L’autre vie

L’autre vie

« Donde estas, donde estas ? A donde te has ido ? »

Je me souviens du bon vieux temps où j’ai commencé à danser : ce n’est pas si loin,et pourtant c’était il y a mille ans. Ces heures là sont passées il y a quelques rêves, des kilomètres d’eye liners et autres divorces. Le temps a passé, indubitablement, et beaucoup de choses sont à présent ailleurs ; certaines sont passées de mode, d’autres ont changé et nous connaissons tous le rôle cruel de la gravité.

Je ne sais pas vraiment quand je suis entrée pour la première fois dans une milonga ; l’évènement se perd dans le labyrinthe de la mémoire, mais ce dont je me souviens, c’est de la sensation. Cet étrange univers si lointain et si proche paraissait être caché en quelque recoin de mon code génétique. La milonga tournoyait sur la piste et je ne me lassais pas de regarder.

Par la suite arriva ce que nous pourrions appeler « l’étape évangélisatrice ». Deux éléments se rejoignaient en une étrange complémentarité : d’un côté, j’étais convaincue d’avoir découvert rien de moins que l’Amérique, d’un autre côté j’avais besoin que l’on me tienne la main pour y arriver. C’est ainsi que je me suis transformée en une sorte de militante de la milonga, en mini entreprise publicitaire qui vantait à la cantonade les mérites du dos por cuatro.

Une à une, mes amies défilèrent dans les bals de Buenos Aires. Avec une patience d’orfèvre, elles se vêtirent, se coiffèrent, allant jusqu’à étrenner un vêtement original pour l’occasion. Avec résignation, elles écoutèrent mes présentations, mon explication passionnée des codes et des secrets de l’art du cabeceo. L’une après l’autre, elles me sourirent pieusement, s’émerveillèrent devant ce monde si captivant et ne revinrent plus jamais.

Peu à peu, sans m’en rendre compte, je me fis un nouveau cercle d’amies. En l’occurrence, elles étaient toutes baptisées de la même eau. Ces filles et moi, de la même génération de danse, voguions sur le même océan de tangos. Avec elles, au moins, on pouvait aborder les grands problèmes de l’humanité : semelles de cuir ou de chrome, légendes et vérités sur les danseurs, évolutions des carrières artistico-sentimentales (qui t’a regardée et qui te regarde)…

Ce n’est pas si loin, et pourtant c’était il y a mille ans.

Aujourd’hui, je suis assise à la table de la cuisine pour prendre mon petit déjeuner ; le soleil frappe la vitre et l’odeur du café emplit la pièce.

Cela fait longtemps que la fièvre est tombée… parce qu’après l’étape évangélisatrice, il y a eu l’étape fébrile qui a été une période vraiment difficile… A présent, cela a un peu changé ; je ne vais pas danser tous les soirs, et il y a même des semaines durant lesquelles je ne sors pas. Je suis retournée au cinéma et voici deux ou trois jours, je me suis acheté des vêtements sans me demander si je pouvais les mettre pour danser.

Ce n’est pas que je me sente mal ; seulement un peu bizarre par moments, c’est tout. J’avais une vie et le problème, c’est que je ne me souviens plus où je l’ai laissée.

René, El Tangauta, février 2008, n°160 (traduction : Christine Haudebourg).

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