Le rêve du gosse

Le rêve du gosse

« Tomó la pelota, serena en su acción… »

Il y a des jours où le terrain est lourd, comme aujourd’hui, et dans ces cas là, le match devient sauvage. Il suffit de deux ou trois lourdauds sur la piste. Vous voyez ? Et le terrain lourd avantage les bœufs et gêne les joueurs habiles. Non pas qu’on se prenne pour Pelé mais on apprécie un tango bien exécuté, qui respecte le ballon.

Je souris. Au risque de réveiller un démon incontrôlable, je décidai de poursuivre le bavardage.

– Alors, il faut rester assis sans danser ?

Ce serait une erreur, petit. Comme le dit le grand philosophe el Bambino Veira : « Il faut grandir dans l’adversité ». Voyons. Il y en a une qui vous plaît ?

– Celle avec un chignon.

Bien. Vous l’invitez et vous oubliez que le terrain est lourd, que cela joue physique et que l’arbitre est d’ici. Vous devez jouer votre propre partie.

– Parfait.

Vous quittez doucement les buts : une salida de côté, deux pas jusqu’au croisé. Tranquille, à petites touches, tête levée. C’est vous qui avez la balle. Ne l’exposez pas, gardez la au pied. Quand vous vous sentirez en sécurité et que vous verrez que l’équipe est soudée, alors engagez un petit ocho, pour voir. C’est fondamental de bien lire le jeu, de voir si elle est à l’aise avec l’abrazo, s’il vaut mieux jouer serré, taper dans le ballon, tenter un changement de direction.

– Mais dans un bal comme celui-ci….

Peu importe. Des empotés qui ne savent pas profiter des opportunités, cela ne manque pas, je ne dis pas le contraire. Mais pour vous, cela n’a pas d’importance, votre match c’est autre chose. Vous, vous dansez avec la danseuse au chignon, vous comprenez ? Vous devez être convaincu, avec elle, car c’est cette conviction qui vous a amené ici et qui est votre salut.

– Bon.

Alors, quand l’équipe a pris de l’assurance, c’est le moment de prendre des risques. Tirer au centre, c’est tout. Pas question de brûler ses cartouches et de se retrouver à court. Mais c’est le moment de se risquer un peu, de chercher un pas plus élaboré, un changement de rythme.

– L’arrivée par surprise d’un défenseur ?

Précisément ; peccadille. Au foot, il faut être sur le qui-vive, au tango, c’est pareil.

Une nouvelle tanda commençait et l’homme ajouta :

A présent, rendez-moi un service. Allez-y et invitez la à danser. Vous savez ce que vous allez découvrir ? C’est qu’elle joue dans la même équipe que vous et que si vous menez rondement le pas, elle va l’interpréter et jouer le jeu. Vous comprenez ? Alors, tapez m’en cinq.

J’essayai de le couvrir, mais en vain : une féroce vétérante se planta devant lui avec un geste de défi.

Cela fait un bail, dit-elle, je croyais que tu étais mort.

Pourquoi me traites-tu ainsi ? Pourquoi cette cruauté, alors que j’ai partagé tant de bonnes choses avec toi ?

Quand tu sauras où se déroule ta veillée funèbre, fais-le moi savoir, je ne veux pas manquer cela.

La vétérante poursuivit son chemin jusqu’aux toilettes et l’homme esquissa un sourire gêné :

Vous savez quoi, petit ? Parfois, il n’y a rien d’autre à faire que de tirer dans les tribunes.

Chronique de René dans El Tangauta, février 2007, n°148. El Tangauta est une revue tanguera de Buenos Aires (Traduction : Christine Haudebourg)

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One comment on “Le rêve du gosse

  1. fernando on said:

    Très agréable à lire cet article traduit par Christine .Merci pour nous faire partager tes trouvailles tangueras .
    Gracias y Hasta pronto , te esperamos con otro articulo .
    Fernando

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