CHICHO

Entretien de « Chicho » et Carlos Bevilacqua.

Bon nombre de ses collègues le considèrent comme le danseur le plus original du moment. Lors de ses démonstrations, il semble amplifier le registre des mouvements, donnant tout leur sens aux principes de Gustavo Naveira. A ses débuts, il a été l’objet de critiques négatives mais il a poursuivi fermement sa route avec son style. Aujourd’hui, installé en France, Mariano « Chicho » Frumboli fait presque l’unanimité pour sa créativité. Lors d’une de ses visites à Buenos Aires, nous avons eu l’entretien suivant.

Comment es-tu venu au tango ?

En 1994, alors que j’étudiais le théâtre, une amie qui dansait le tango m’a invité à prendre des leçons avec elle. J’ai refusé, parce que je n’aimais pas le tango. J’étais batteur, plutôt rocker. A la fin, elle s’est mise en colère et j’ai accepté de l’accompagner ; je suis allé danser et depuis ce jour, je n’ai pas pu m’arrêter.

Pourquoi n’as-tu jamais participé à un spectacle des grandes compagnies ?

Je peux voir et apprécier les grands spectacles mais ce n’est pas le genre de chose que j’ai envie de faire. Je me sens davantage danseur de bal. Ma carrière se construit sur des aspects plus intimes, plus proches de la milonga.

Pourtant, ton style de danse est assez spectaculaire.

Peut-être bien que oui mais ce sont des esthétiques différentes. Sans en avoir eu le projet, je crois que ma danse a changé l’esthétique du tango, qu’il s’agisse de l’image ou du mouvement. Quand j’ai commencé, ce que l’on voyait le plus dans les milongas, c’était des élèves reproduisant le style de leurs maîtres. La seule chose que j’ai faite, a été de me sentir un peu plus libre dans la danse. Une grande partie de ce que je sais, je l’ai apprise dans les milongas, bien plus que des maîtres. J’y allais du lundi au dimanche, sans m’arrêter.

Qu’est ce que l’on appelle tango nuevo ?

C’est moi qui te le demande…

Si toi, tu ne le sais pas, nous sommes foutus.

(Il sourit). Non, pour commencer, il y a une histoire de marketing, comme avec la « nouvelle génération du tango », celle dont on parle à l’étranger. D’un autre côté, je crois que le terme est davantage justifié pour ce qui est de la musique que pour ce qui est de la danse. Moi, on m’associe avec les groupes de musique électronique, peut-être à cause de ma façon de danser. Mais, si l’on fait abstraction du fait que je connais beaucoup de musiciens qui jouent dans ces groupes, je ne me sens pas autant d’affinités avec cette musique qu’avec celle de Troilo, Pugliese ou D’Arienzo.

Dans tes démonstrations, tu utilises des musiques très différentes les unes des autres ? Comment les choisis-tu ?

Lors des démonstrations, nous choisissons la musique 10 minutes avant de danser, selon notre état d’esprit et selon l’ambiance du lieu. Et, comme nous improvisons, nous ne suivons aucune chorégraphie. Cela, je l’ai appris de Gustavo (Naveira). L’improvisation donne des choses qui n’arriveraient pas avec une préparation et te permet d’être plus ouvert, dans tous les sens du terme. Cette variété de choix de musique que tu as remarquée se produit parce que, selon moi, le tango devrait se danser de nombreuses façons différentes et non d’une seule manière, comme c’est le cas aujourd’hui. Je suis musicien, alors voir des gens qui ne dansent pas en rythme est quelque chose que je ne comprends pas. De même que je ne peux pas comprendre qu’ils dansent dans une sorte de boule qui roule sans aucune vie intérieure.

Du mouvement sans sentiment ?

Oui, une partie de l’esprit du tango s’est perdue. Plus important que le fait que beaucoup de jeunes s’identifient à mon style de danse, il est clair que je danse le tango à fond. Je ne sais pas si les gens s’en rendent compte, en restant souvent à une image peu orthodoxe.

Comment peut-on développer les possibilités de la danse ?

Tout ce que je sais des structures de la danse, je l’ai appris de Gustavo Naveira. C’est lui qui a inauguré le chemin qui ouvre le tango. Les possibilités de création et d’évolution de la danse ont quelque chose à voir avec la compréhension totale de ce qui se passe quand je bouge. Dans le passé, ce qui se passait, c’est que l’homme effectuait une figure et la fille devait suivre comme elle pouvait et si elle n’y parvenait pas, l’homme lui disait de but en blanc : « Bon, ici, tu fais un gancho, là, tu fais un boléo, etc. » ou il lui guidait un ocho avec le poignet, cassant le dos de la femme. La relation entre l’homme et la femme, aujourd’hui est davantage faite de communication.

Aujourd’hui, on perçoit aussi beaucoup plus de jeu entre les partenaires de danse.

Oui, mais ce qui se passe est que le jeu peut t’amener n’importe où. Certains des danseurs les plus jeunes qui jouent et recherchent perdent parfois l’essence du tango. Je pense que l’on doit jouer mais à partir de la connaissance.

Et quelle est cette « essence » ?

Une connexion très forte qui se fait entre l’homme et la femme qui dansent le tango. Aujourd’hui les gens apprennent deux ou trois pas et se lancent sur la piste. Je ressemble à un milonguero intégriste, n’est-ce pas ? Mais il me semble que danser c’est réfléchir à comment prendre une femme dans ses bras, ressentir si le courant passe, quel est son poids, son parfum, comment elle te prend la main, si elle tremble, si elle transpire. Cette cérémonie du bal implique des codes, qui peuvent être moins rigides qu’ils n’ont été mais qui devraient continuer à exister. Il y a beaucoup de jeunes gens qui n’ont aucun respect pour le style des vieux danseurs. Nous, nous pouvons danser le tango grâce à l’existence de tous ces gens, c’est une chaîne.

Dans tes annonces, tu parles de symétrie et de changement de rôle.

Cela vient de moments partagés avec Gustavo (Naveira) et Fabian (Salas). Mon expérience, en tant que hockeyeur sur glace, m’a énormément aidé pour le comprendre. La symétrie est notre façon de nommer la possibilité de tout faire dans la direction opposée à celle que nous faisons dans une direction. Tout peut être reformulé ; la seule chose qui ne change pas est le type d’abrazo.

Comment enseigne-t-on l’improvisation ?

Nous avons différents éléments ; appelons-les : boleos, saltos, ganchos, paradas, barridas, colgadas, volcadas. Quatre de ces éléments combinés d’une certaine manière forment une séquence mais pour pouvoir jouer librement, je dois connaître ces quatre éléments à la perfection.

Quelle est la part du social dans la danse que tu enseignes ?

Elle est fonction de la milonga. C’est à chacun de choisir comment danser. Lorsque je vais dans un lieu où l’on danse autrement, je ne me mets pas à balancer des ganchos, des boleos et des sauts de tous côtés, je m’adapte à la milonga. Et, dans chaque milonga, l’espace disponible varie aussi d’un jour à l’autre, d’un moment à l’autre. Ce que j’enseigne, c’est le tango, ce que tu trouves à partir de là, c’est ton propre chemin. Il y a des élèves qui, après une séquence, viennent me dire : « Regarde Chicho, comme cela, ça marche aussi. ». Et je réponds : « Très bien, c’est dingue, tu m’apprends quelque chose ».

Danser le tango, c’est l’argentinité profonde ?

Absolument. Cela te connecte avec l’histoire et la culture de l’Argentine. En dansant le tango, je suis transporté dans des temps que je n’ai pas vécus. C’est une question de sang, je suppose. Plus je suis éloigné, plus j’écoute de tango et plus il me colle à la peau. Je pense que la période faste que traverse actuellement le tango est un phénomène social universel. C’est une époque où, malgré Internet et les téléphones mobiles, il y a beaucoup de solitude et d’absence de communication physique avec l’autre. Les danses de couple, mais surtout le tango, de par son degré d’engagement avec l’autre et avec la musique, deviennent très attractives. Même chose avec l’ambiance, tu vas à la milonga et tu te sens pris dedans.

Que ressens-tu, en général, quand tu entres dans une milonga ?

Les milongas ont beaucoup changé. Autrefois, en entrant dans une milonga, tu donnais une image de toi par ton costume, ta chemise, tes chaussures. Aujourd’hui, heureusement, chacun fait comme il veut. D’un autre côté, je sens qu’il y a un grand fossé générationnel, tant dans la danse que dans la musique à cause de cette trentaine d’années où le tango a été marginalisé. Dans les milonga, tu vois des gens d’une trentaine d’années ou des gens de plus de soixante. Je crois qu’il faudrait trouver une façon plus moderne de codifier le tango. Par exemple, moi, ne n’ai pratiquement jamais invité une fille d’un « cabeceo ». Tout d’abord, parce que je ne danse pas beaucoup dans les milongas, sauf avec quelques amies. Et d’autre part, parce que je préfère me rapprocher de sa table et l’inviter.

Et elles te repoussent ?

Au début, elles m’ont dit non de nombreuses fois.

Nos lecteurs peuvent donc se rassurer…

Oui, évidemment qu’elles m’ont repoussé. Il y a quelques mois, sans aller plus loin, dans une milonga de Paris, j’ai invité une fille qui dansait un tango contemporain génial et qui m’a répondu : « Non, non merci » ; j’ai fait demi-tour en pensant : « Ouille, que c’est dur ! », parce que j’avais déjà oublié comment c’était.

A plusieurs reprises, tu as déclaré que le tango était plus difficile à comprendre pour les Nord-Américains que pour les Européens. Pour quelles raisons penses-tu que cela soit le cas ?

En Europe, il y a une histoire et un monde artistique bien plus important. Les Etats-Unis sont un pays plus jeune, avec une histoire plus mince que celle de l’Europe. En même temps, je ne voudrais pas être trop critique.

Tu veux éviter les ennuis avec « le grand pays du Nord » ?

(Il sourit) Non, ce n’est pas cela. Je pense que c’est une question de temps, aussi. S’ils accèdent à la part sociale et culturelle du tango, qui est très profonde, ils vont aussi rencontrer le tango.

Dans quelle direction se dirige le tango dansé ?

Je ne sais pas ; ce que je sais, c’est qu’il va quelque part. Ce qui se passe est bon, ces recherches et ces découvertes de nouvelles formes. Tout cela va nous amener en un lieu que je ne connais pas. Je souhaite que l’essence tanguera soit conservée, qu’elle ne se transforme pas en quelque chose d’hybride. J’aimerais que les formes évoluent sans perdre le lien entre les cœurs, lien qui a des rapports avec l’identité et l’histoire.

Et toi, où vas-tu ?

Je vais toujours à la recherche de la satisfaction. Dans ma vie, j’ai essayé de faire ce qui me fait plaisir. Aujourd’hui, pour moi, le plus grand plaisir vient de la danse, mais il vient en même temps de la découverte et de la création.

___________

BREVES ET RAPIDES

Qu’aimerais-tu faire de ton temps libre ?

Faire de la musique à l’ordinateur et dessiner.

Si tu voyageais sur une route qui se divise en deux voies menant à ta destination, l’une connue et sûre, l’autre inconnue, laquelle choisirais-tu ?

Je prendrais un peu l’inconnue, pour voir de quoi il retourne.

Rythme ou mélodie ?

Les deux.

A quoi penses-tu en te réveillant le matin ?

Au temps qui me restes à vivre. A ne pas perdre de temps.

Qu’est-ce qui t’amuses ?

Etre avec des amis. Si je suis seul, je peux me divertir en regardant un film de Jerry Lewis ou Cha cha cha, l’émission d’Alfredo Casero.

Qu’est-ce qui t’ennuie ?

Perdre du temps ; c’est pour cela que j’essaie que cela n’arrive pas.

De quoi as-tu peur ?

De beaucoup de choses, mais elles sont très contradictoires et personnelles. J’ai peur de la routine, par exemple, ou de ne plus avoir d’idées.

Un film ?

Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, de Peter Greenaway.

Un livre ?

Je ne lis pas beaucoup, mais les livres que j’aime beaucoup sont ceux de Quino.

Lieu de vacances favori ?

N’importe quel endroit tranquille avec la mer.

Tu es croyant ?

Oui, mais seulement en ma religion.

River ou Boca ?

Huracán.

Un motif de fierté ?

Je suis très fier de ce que je suis, même si cela ressemble à de l’arrogance. Etre ce que je suis aujourd’hui m’a coûté beaucoup de souffrance autrefois.

Qu’aimerais-tu être quand tu seras vieux ?

Un bon père.

El Tangauta, 126, avril 2005 (traduction : Guy Haudebourg)

One comment on “CHICHO

  1. Olivier on said:

    Excellent ! Superbe article ! J’adore cette philosophie ! Merci à vous pour ces lectures précieuses !

Répondre à Olivier Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Les balises HTML ne sont pas autorisés.